DJENDEL-LAVIGERIE MON VILLAGE

DJENDEL-LAVIGERIE  MON VILLAGE

Alfonse Daudet racontait son voyage à Djendel

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Alphonse Daudet n’en savait pas beaucoup plus. Son seul contact avec l’Afrique, il le doit au duc de Morny qui lui offrit, de décembre 1861 à février 1862, un voyage en Algérie pour l’aider à « calfater au bon soleil ses poumons un peu délabrés » (HL ; PI, 572)[1]. Tourisme médical. Son périple est connu : Alger, puis « le Sahel, les bois d’oranger de Blidah, la Chiffa, le ruisseau des Singes, Milianah et ses pentes vertes ». C’était peu, c’était assez pour que l’Afrique contamine son imagination. À vouloir soigner une phtisie qui n’en était pas une, Daudet contracta dans la plaine du Chéliff un véritable mal africain dont je m’engage à décrire ici les inquiétants symptômes.
malaise
Dans la première de ses Promenades en Afrique, « La Mule du Cadi », Daudet raconte une excursion au Djendel. Le jeune auteur ne sachant pas monter à cheval, son interprète lui fournit, pour la circonstance, « la mule du vieux cadi de Milianah, une bête de luxe, presque neuve, douce comme un agneau » (MC, ii ; NVIII, 1125). Pour le rassurer, il lui lance, non sans ironie : « La selle est un vrai fauteuil d’orchestre ; vous serez à ravir là-dessus. Allons, hop ! hissez-vous ». En voilà un qui a parfaitement compris ce que son interlocuteur voulait dire lorsqu’il s’était écrié, peu auparavant : « Pardon ! je n’ai jamais eu la prétention d’étudier les mœurs ni la vie arabes ; les livres d’Eugène Fromentin m’ont appris là-dessus ce que je désirais savoir, et cela dans le plus beau langage du monde. » (i ; 1124). C’est dans une Afrique de théâtre que le secrétaire du duc de Morny entend voyager ; véritable machine à rêver l’Afrique, la confortable selle du cadi doit donc, sans conteste, lui aller « à ravir »[2].
De fait, il suffit au narrateur de se laisser bercer par le rythme « à deux temps » (MC, iii ; NVIII, 1127) de la mule pour apercevoir, dans le lointain, un décor de bucolique, « un bœuf, un cheval, une mule ou même un âne microscopique tirant une charrue très primitive, aux appels gutturaux d’un Arabe costumé comme un paysan de Virgile. » L’Algérie réelle n’est aperçue que dans les interruptions du rythme, ou bien une fois posé le pied à terre[3]. Le guide de Daudet utilise la mule du cadi pour exposer à son compagnon non pas la réalité, mais des « tableaux » (ix ; 1135) ; il le fait voyager « dans un parfait état de somnambulisme » (x ; 1135), propice à l’illusion littéraire. Et c’est bien de sommeil qu’il s’agit, puisqu’au terme du voyage, la mule arrêtée, Daudet semble sortir d’un rêve :
Ce silence, cette plaine, ce monument mystérieux, ces sandales jaunes, par là-dessus un grand rideau de pluie et de brouillard, tout cela tenait du rêve ; mais bientôt, me rappelant les fantaisies de ma mule, je compris que j’étais devant le fameux marabout (tombeau de saint) où le bon cadi venait rendre la justice trois fois par semaine. Le souvenir aidant, je parvins à m’orienter dans la vraie route, et après quelque cent pas, j’aperçus enfin la blanche Milianah là-haut, là-haut, au pied du Zaccar, tout enveloppé de brumes...
(1136)
Revenir au réel, c’est parvenir à s’« orienter dans la vraie route », quitter le faux pour le vrai, rejoindre la réalité concrète d’un espace orienté. L’Orient n’est point, pour Daudet, le contraire de l’Occident, mais celui de l’orientation. L’Orient daudétien surgit au défaut de l’orientation. Pas étonnant, dès lors, que le petit Chose n’ait « jamais pu [...] reconstruire » (PC, 2e, i ; PI, 101) le Paris de son arrivée, qui foisonnait « de lions, de boas, d’hippopotames », « sentait le fauve » et laissait entendre « par moments, un cri aigu, un rauque rugissement ». La géographie en vigueur à Tarascon témoigne de cette désorientation générale :
Pour Tarascon, l’Algérie, l’Afrique, la Grèce, la Perse, la Turquie, la Mésopotamie, tout cela forme un grand pays très vague, presque mythologique, et cela s’appelle les Teurs (les Turcs).
(TT, 1er, xiii ; PI, 498)

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LA MULE DUKADI I Pendant monséjour à Alger, j'avais fait la connaissance d'un Arabe de haute volée, — Sidi
Boualem ben, — apporté depuis peu par la diligence de Blidah.   Sidi Boualem était un personnageconsidérable, ayant le titre de bach-aga, le rang de lieutenant-général, la
croix de commandeur, d'immenses propriétés dans le Chéliff et quantité de
douros dans ses coffres ; solide gaillard du reste, dévoué à l'empereur, en
excellents termes avec les bureaux arabes, le type achevé de l'honnête
bach-aga. Personne ne portait mieux que lui le grand bournous noir en poil de
chameau, personne n'avait plus de gravité dans la marche, ni plus de lenteur
dans le geste. Il parlait peu, ne connaissait point la langue française et
fumait éternellement de grosse cigarettes que roulait un grand pouilleux,
toujours à deux pas derrière lui. Comme le vulgus arabe, Boualem ignorait l'âge
qu'il pouvait avoir; en cherchant bien, le bach-aga croyait toucher à la
soixantaine, mais j'imagine qu'il exagérait de quelques lustres. Le soleil, la
poudre et le vent du sud lui avaient brûlé la peau; ses yeux noirs et brillants
étaient embusqués sous d'épais sourcils gris ; sa bouche avançait en museau sous
une barbe revêche et courte; les petites daines d'Alger le trouvaient très
laid. On le disait, en outre, méchant; moi, je le croyais féroce ; mais — n'en
déplaise à notre sensiblerie occidentale — la férocité sied bien chez un
bach-aga. Tous lessoirs, sur la place du Gouvernement, je rencontrais Boualem à l'heure du frais
et de la musique ; gravement et de sa voix sourde, il me disait : « Bôjour,
comment ça va ? » — Bôjour, marci, gavé. (Bonjour, merci, café.) Le pauvre
homme n'en a jamais pu retenir plus long. A mon tour, je l'abordais d'un
salamalek très à la française, nous faisions à pas lents quelques silencieux
tours de place, puis je le laissais regagner seul la ville arabe, et nous nous
séparions enchantés l'un de l'autre. Au bout do huit promenades de ce genre,
Boualem remonta dans la diligence de Blidah et me, fit dire par Ali, — le petit
Ali du bazar maure, — qu'il m'attendait aux prochains jours dans sa tribu, la
tribu de Djendel. A peu prèsvers le même temps, je fus invite à manger d'excellents biftecks de sangliers
et d'exécrables côtelettes de panthère chez Emmanuel D..., citoyen de la
paisible petite ville de Milianah. Emmanuel faisait un gros commerce de grains
avec les Arabes ; il parlait convenablement leur langue et jouissait d'une immense
popularité sur tous les marchés des provinces d'Alger. Quand je lui contai ma
liaison avec Sidi Boualem, — le plus riche de ses clients indigènes, — il me
proposa de m'accompagner au Djendel dès le lendemain ; Boualem habitait à douze
lieues dans l'a plaine, on eu aurait pour sept heures avec deux bons chevaux.
Ici j'interrompis mon hôte et lui avouai en rougissant que je ne montais pas à
cheval.  Cet aveu le fit sourire. — Comment!roumi que vous êtes, vous voulez courir l'Afrique, tâter un peu de la vie
arabe, et vous ne savez pas vous tenir à cheval? — Pardon! jen'ai jamais eu la prétention d'étudier les moeurs ni la vie arabes ; les livres
d'Eugène Fromentin m'ont appris là-dessus ce que je désirais savoir, et cela
dans le plus beau langage du monde. Je suis venu tout uniment me chauffer à
votre soleil, rien de plus ! Emmanuel melaissait dire. — Et lesdiligences? hasardai-je timidement. — Lesdiligences font le service, et le font mal, d'une ville à l'autre, mais elles
ne vont pas encore de gourbis en gourbis. — Je doisalors renoncer au cousscouss de Sidi Boualem? — Nousverrons cela demain matin, répondit mon hôte; dans tous les cas, couchez-vous
de bonne heure et qu'on soit debout avec l'aube. Lelendemain, en descendant de mon pigeonnier, je trouvai Emmanuel au milieu de la
salle à manger, ganté de cheval, superbe. — Eh !allons donc, paresseux ! Je le regardai, stupéfait. — Vite, ledéjeuner et partons! — Et moi,comment vais-je faire? — Plus unmot, déjeunons. Au sortir detable, voici le spectacle qui m'attendait dans la rue. Un petitcheval noir et luisant, gardé par un nègre plus luisant et plus noir encore,
hennissait de joie et tournait vers Emmanuel sa belle tête fougueuse. Deux Arabes,
respectueusement à l'écart, n'attendaient qu'un signe de nous pour enfourcher
leurs montures, attachées à la claire-voie du jardin. Au milieu de la rue, le
jeune Mimoun, mon esclave ordinaire, Mimoun dans sa robe de fête rayée noir et
blanc, revenait par sa bride d'or une mule de forte taille, harnachée comme
pour le pape. Sur le dos do la bête, une énorme selle jaune et rouge montait
plus haut qu'une tour; le long de ses flancs, de larges étriers arabes, de ces
étriers dans lequel le pied disparaît, dansaient avec un bruit de ferraille. — Voicivotre monture, me dit mon hôte en m'amenant à elle ; c'est la mule du kadi de
Milianah, une bête de luxe, presque neuve, douce comme un agneau. Le kadi s'ensert pour aller à son jardin aux portes de la ville, ou pour descendre au petit
marabout qu'on aperçoit là-bas dans la plaine ; c'est donc avec vous qu'elle
fait son premier voyage. La selle est un vrai fauteuil d'orchestre ; vous serez
à ravir là-dessus. Allons, hop! hissez-vous ; le pied dans l'étrier; pas
celui-là, le gauche... Mimoun, retiens la mule... Oui! Me voilàdonc un peu troublé de me sentir si haut, au sommet do cette maison qui marche.
Emmanuel monte à cheval les Arabes en font autant. — Tiens-toibien, mousson, me crie Mimoum. Nous en sommesen route, le ciel est gris, le temps lourd, une chaude journée du janvier
africain. Je décrirai,dans une autre de ces promenades, l'admirable pays qu'on rencontre en
descendant de Milianah : ces immenses ravins et leurs écroulements de verdure,
ces forêts de tuyas , de caroubiers, d'oliviers sauvages s'abîmant dans des
profondeurs embaumées, toute cette flore vigoureuse et bizarre qu'arrosent avec
des bruits charmants un millier de petites sources. Mais, aujourd'hui, bête et
poltron comme Sancho, je n'y vois pas plus loin que les oreilles de ma mule. Le
dangereux animal, avec une obstination qui m'effraye, suit scrupuleusement le
bord des fondrières, dessinant les moindres arêtes, découpant les plus fins
contours. Je m'efforce en vain de le ramener sur le milieu de la route et de
mettre un terme à ce périlleux exercice ; rien n'y peut, ni les doux appels ni
les coups ; il faut se résigner, se cramponner à la selle et fermer les yeux Tout à coup,ma mule fait un écart, se jette à droite, prend une pente embaumée, sous un
petit berceau de verveines et de lauriers-roses, et m'emporte au grand trot je
ne sais où. Par Mahomet! nous trotterions encore, si l'un des Arabes n'était
venu nous prendre à la bride et nous ramener dans le bon chemin Ce grand sans
coeur d'Emmanuel se tordait de rire sur son petit cheval. En deux mots il
m'expliqua l'affaire : ce que je prenais pour une escapade était une politesse
de ma monture, qui voulait me faire tâter d'excellentes figues de Barbarie, et,
pour ce, m'emmenait au jardin du kadi, de son pas le plus agile. Du reste, une
fois sur la bonne route, elle reprit tranquillement son travail de découpure le
long des ravins, jusqu'à notre arrivée en plaine. Là, nous eûmesencore quelque mal à l'empêcher de piquer vers un petit marabout, dont la
coupole blanche se profilait sur l'horizon. J'en fus quitte pour des ruades :
mais, dès lors, paisible et résignée, la mule marcha droit devant elle, au
hasard, l'oreille basse. Pauvre bête! elle avait cru jusqu'à ce jour que les
mules n'allaient pas plus loin et que le monde finissait à cette chapelle aux
murailles blanches.


ALPHONSEDAUDET. (A suivre.)

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